Lette à Alexandre Carron, par Gabriel Bender

Lette à Alexandre Carron, par Gabriel Bender

Lettre à Alexandre Carron

Dans l’émission Porte-Plume de la Radio Télévision Suisse (RTS), la journaliste Manuela Maury invite des personnalités de notre pays à s’adresser à nos aînés confinés dans des EMS (Etablissements Médicaux-Sociaux), pour manifester leur soutien en cette période difficile. Le jeudi 9 avril, c’est la lettre du sociologue et écrivain Gabriel Bender de Fully à Alexandre Carron, 91 ans, pensionnaire au foyer Fleur de Vigne à Leytron, qui a été lue par le comédien Roland Vouilloz. Cette lettre, que nous reproduisons ici, évoque aussi le prêtre valaisan Gabriel Carron, frère d’Alexandre, dont l’apostolat s’est déroulé en Argentine auprès des pauvres et des prisonniers, et dont les œuvres se poursuivent aujourd’hui grâce à diverses associations.

 

Cher Alexandre,

Je me suis mis en tête de composer cette lettre sur une machine à écrire, à l’ancienne. J’en ai trouvé une samedi sur internet, des gens d’Oron qui déménageaient en Valais. Le lundi, elle était chez moi, mais le ruban était sec comme une feuille de châtaignier à la porte de l’hiver ; il est parti en poussière.

La marque le la machine ? Corona. Ça ne s’invente pas. Comme nous sommes tous plus ou moins confinés, on doit s’évader par le rêve, la lecture, ou en brassant des souvenirs. J’ai retrouvé dans ma bibliothèque « Nos cousins d’Amérique », que tu as signé en 1986 avec ton neveu Christophe Carron.

A l’époque à la radio, on avait dit que tu étais écrivain, chercheur, généalogiste, savant, historien, agriculteur et aventurier, ou quelque chose comme ça. S’ils ne l’ont pas dit, c’est une erreur. Ton livre est à l’origine des retrouvailles entre le Valais et ses émigrants. C’est ton frère Gabriel, curé en Argentine, qui t’avait mis sur la piste. Peu à peu, ta maison est devenue le consulat des Argentins qui cherchaient des contacts avec leurs cousins valaisans et vice versa. Là-bas, ton frère s’engage auprès des plus pauvres, visite les détenus du diocèse de Santa Fe, devient responsable national de la pastorale des prisons, et puis sillonne le continent en tant que délégué des prisons de l’Amérique latine et des Caraïbes. Il est partisan de la théologie de la libération, une église qui dénonce les injustices sociales. Il ouvre sa maison aux plus pauvres. J’y suis allé plusieurs fois, et je me suis rendu compte que beaucoup de gens sur place considèrent le père Gabriel comme un saint homme.

Il y a 5 ou 6 ans, un Argentin de Santa Fe est passé chez moi. Il voulait rencontrer le pape à Rome, avec une valise de documents sur le père Gabriel. Je lui ai dit : « Prends aussi un Gamay et un Fendant de Fully, et explique qu’il vient d’une famille de vignerons, ça peut améliorer le dossier de canonisation. »

Grâce à Gabriel carron, j’ai fait la connaissance de Nestor Borri, qui préside un réseau de travailleurs sociaux, d’agents pastoraux et d’élus dans toute l’Argentine. Avec le temps, c’est devenu un ami. Il a eu une idée folle : parler du pape François sur internet dans un langage populaire, voire irrévérencieux, mais avec la foi chevillée au bon endroit. Si tu veux visiter le site, c’est www.factorfrancisco.org. Tu verras le pape et Maradona avec une auréole comme saint Symphorien de notre église.

Un jour, Nestor reçoit une lettre manuscrite du pape qui lui dit que le projet l’a fait éclater de rire. Et ce chenapan de Nestor est invité au Vatican pour une audience privée. Je lui ai dit d’apporter un Cabernet Sauvignon de Cafayate pour faire avancer le dossier Gabriel Carron. Dès qu’il y a du nouveau, je te le fais savoir.

Meilleures salutations.

Gabriel Bender

 

Alexandre Cartron (au centre), bien entouré, lors de la réception en Valais des Valaisans du monde en 1991
Le père Gabriel Carron prenant le maté en Argentine